Des turricules et de la pisse pour mieux vivre

Le détroit d’Ormuz est bloqué. Les prix de l’essence, du gaz et de l’urée (l’engrais azoté le plus utilisé au monde) grimpent en flèche. Quand j’écoute la radio le matin, je rigole jaune. Jaune pisse. Car l’urée, c’est de la pisse. L’agriculture mondiale est menacée à cause du prix d’un élément de base de notre pipi. Je vous renvoie à mon dernier post sur l’usage de l’urine au jardin. Franchement, on marche sur la tête ou plutôt sur notre vessie. J’ai envie de crier « stop ! ». Stop à la guerre, et à ce modèle agricole qui va droit dans le mur… des cabinets.

Il y a quelques jours, l’équipe du CPIE forêt de Brocéliande et le groupe de jardiniers qu’il a fédéré sont venus à la Bastardière faire un comptage de vers de terre. On a suivi le protocole de l’observatoire participatif des vers de terre. Nous avons donc extrait six blocs de terre de la taille d’une pelle-bêche, à différent endroits du potager. Les mottes ont été émiettées une à une pour compter les bêbêtes qu’elles contenaient. Puis il a fallu identifier les groupes de vers de terre (épigés, endogés, anéciques et les épi-anéciques). Certains anéciques sont supposés avoir la tête rouge, d’autres la tête noire. Le clitellum (la partie renflée du corps des vers de terre) peut être marron clair ou orange… Des nuances pas faciles à distinguer. Résultats : 80 vers de terre ont été trouvés !

En extrapolant ce comptage, nous avons conclu que notre potager comptait 240 vers par mètre carré. Un bon résultat. Dans mon cours de maraîchage sur sol vivant, en effet, je lis que 40 individus par m² est un résultat moyen selon les contextes pédo-climatiques et qu’une prairie permanente compte entre 200 et 300 vers de terre / m².

Pour arriver à cela, il faut arrêter de travailler le sol. Un labour peut réduire jusqu’à 90 % la population de vers de terre. Un champ labouré comporte plus ou moins 100 kilos de vers de terre à l’hectare, une prairie permanente, plus ou moins 2 tonnes. La nutrition est également un élément important pour favoriser leur développement. Il faut donc veiller à apporter de la matière organique en quantité pour entretenir une population élevée.

Dans un potager, cela consiste à pailler ou planter des engrais verts, et laisser la nature faire. Nos amis les vers participent à la dégradation de la matière organique et la création de sol, par la même, au rajeunissement du sol, à son hygiénisation, à son aération, à la concentration des éléments nutritifs. Ils favorisent aussi la croissance des racines et la stabilité des agrégats du sol. Ce sont les chefs d’orchestre de la fertilité des sols.

Les Jardiniers de Brocéliande vont bientôt ouvrir leur jardins. C’est un petit groupe de passionnés qui cultivent au naturel et participent à la journée nationale « Bienvenue dans mon jardin« . Le week-end des 13 et 14 juin 2026, vous pourrez visiter gratuitement leurs terrains. Et le notre par la même ! (Nous prévoyons deux visites guidées le dimanche 14 juin, l’une à 10h, l’autre à 14h). Ce sont de chouettes espaces verts, tous différents les uns des autres, et il y a de belles rencontres à faire. Des jardins où la biodiversité compte. Des jardins sans pesticides il va de soi.

Notre après-midi de comptage s’est déroulé par une belle journée très venteuse. J’ai dû installer des bâches devant l’aire de pique-nique pour nous protéger du froid. A peine l’équipe du CPIE partie, j’ai entendu un gros bruit de tracteur. J’ai senti aussitôt une forte odeur de pesticides. Alors, je me suis plantée devant le champ voisin où un fumigateur balançait par grand vent un produit blanc. C’était une drôle de coïncidence. On venait à peine de parler de jardin naturel et de vers de terre, que le contraire se présentait à moi. Juste là, devant mon potager naturel.

Les riverains de champ traités ont des droits. J’ai détaillé tout cela dans un article que j’ai publié dans le journal citoyen du coin « Déambulaterre ». Téléchargez la brochure sur les droits des riverains ! Il y en a peu, mais il y en a tout de même. Un agriculteur n’a pas le droit d’asperger si le vent a un degré d’intensité supérieur à 3 sur l’échelle de Beaufort (soit 19 km/h). Ce jour-là, il y avait à Porcaro 40 kilomètre/heure de vent selon Météo France.

Le champ voisin appartient à un grand propriétaire terrien qui envoie des employés faire le travail. Le gars est planqué dans un tracteur protégé par des vitres quand les riverains prennent tout en pleine gueule. Au-delà de cette injustice, il est inatteignable au milieu de son champ perché sur son gros engin. Je n’ai pas pu lui parler, mais je me suis plantée devant le champ en le fixant, le doigt en l’air pour lui suggérer qu’il y avait du vent. Il a immédiatement refermé ses pulvérisateurs et s’est barré.

Quelques jours pus tard, j’ai repensé à cette scène en écoutant l’émission « 28 minutes » d’Arte. Elle portait sur les conséquences de la guerre sur l’agriculture européenne. Et j’ai noté quelques chiffres qui ont été cités :

30 % des engrais passent par le détroit d’Ormuz.

L’Union Européenne dépend à 60 % des engrais importés, ce qui engendre une dépendance de 60 % à l’urée.

Les 2/3 des engrais chimiques utilisés en France sont importés (pour la culture du soja, du blé, du maïs, du colza principalement).

Sans compter la dépendance aux énergies :

car pour faire 1 kilo d’azote, il faut 1,5 l. de gaz ou de pétrole (la fabrication d’engrais azotée est très émettrice de carbone).

« En fait, avant d’avoir tourné la clé du tracteur, l’agriculteur a déjà dépensé des centaines de litres de pétrole ou de gaz ! », ironisait sur le plateau Benoît Biteau. Ce paysan bio, agronome et député écologiste de Charente-Maritime était l’un des invités. Il a fait la promotion de la polyculture élevage associée au re-développement des couverts de légumineuses. « L’association de ces plantes avec d’autres cultures permet un transfert d’azote d’une plante à l’autre. Car les légumineuses savent fixer l’azote ! », justifiait M. Biteau en défendant la culture dans un couvert végétal.

En feuilletant mes cours d’agroécologie et de maraichage sur sol vivant, je me suis dit que la prochaine fois que je vois cet employé inaccessible balancer des pesticides illégalement, je ferai bien d’aller en parler à la mairie. C’est ce que préconise la brochure du Collectif de soutien aux victimes de pesticides de l’ouest quand le dialogue direct n’est pas possible. Ne devrait-on pas arrêter de laisser faire ?!

A la nuit tombante, j’ai regardé mon potager, j’ai vu tout plein de turricules. J’ai pensé à l’horreur de cette guerre et je me suis dit que les turricules et la pisse, c’était ça l’avenir…

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