Par les temps qui courent, les mauvaises nouvelles sont si abondantes que l’on finit par les supporter, ou les écarter. Mais l’une d’elles, récemment, m’a percutée plus durablement que les autres : à cause du dérèglement climatique lié aux activités humaines, la planète vient de franchir un point de bascule (« tipping point », en anglais). Les points de bascule sont les seuils au-delà desquels la dégradation extrême d’un écosystème devient inévitable. Les conclusions du rapport “Global Tipping Points 2025”, publié le 12 octobre, sont sans appel : la récente augmentation des températures des océans a provoqué le blanchissement et la mort massive des coraux d’eau chaude dans le monde entier. Selon les spécialistes, les écosystèmes coralliens, dont dépendent près de 1 milliard de personnes dans le monde et un quart de la vie marine, subissent un « dépérissement généralisé ».
Si cette mauvaise nouvelle m’a marquée, c’est qu’elle m’a renvoyée à des souvenirs. Je ferme les yeux. Je revois les fonds marins du Kuna Yala. Ce territoire amérindien, composé de quelques 320 îles coralliennes, émerge au large de la Colombie et du Panama. Quand nous vivions dans les Caraïbes, sur le voilier Basta, nous y avons séjourné plusieurs mois par an durant huit années. Je nous revois nager entre les exosquelettes rouge des gorgones, les cerveaux gravés de bas reliefs labyrinthiques, les cornes de cerfs du corail branchu, ou encore, les dentelures bleutées du corail de feu. Je me dis que ce que nous avons vu ne sera bientôt plus. Et je me demande combien de temps encore le peuple Kuna pourra vivre sur ses îlots au ras de l’eau ?

Ce grand pas vers la sixième extinction donne envie de crier et d’agir. Mais je me sens désarmée.
Suspendue à mes souvenirs, je déroule notre voyage au Pantanal. Là encore ce que nous avons vu n’existe plus. Sur notre premier voilier, Le Bourlingueur, nous avions traversé le plus grand marécage de l’Amérique latine. Nous avons navigué sur le fleuve Cuiba en plein Mato Grosso brésilien. Son cours zigzaguant, cerné de denses forêts-galeries, traversait des marais sauvages peuplés de tuiuius, d’anacondas, de capivaras, de caïmans… Sur Google earth, de nouvelles routes sillonnent cette zone. Elle est déforestée. J’y distingue des bases touristiques pour pêcheurs et chasseurs, et beaucoup d’exploitations agricoles. Je scrolle, je zoome. Je ne reconnais plus rien. Je pense aux derniers Amérindiens que nous avions rencontrés. Pour eux, l’effondrement avait déjà eu lieu : la grande extinction avait commencé en 1492.
Nos photos souvenirs sont devenues des trésors : des archives de mondes perdus. Celles de nous deux sur le pont, au milieu de l’Atlantique, brandissant des pêches miraculeuses, le sont aussi. En été 2020, naviguant de retour vers la France, nous sommes restés bredouilles tout au long de notre dernière traversée de l’Atlantique. Entre le Covid planétaire qui nous interdisait les escales, et l’absence de poissons dans la mer, notre sixième transat avait aussi son avant goût de sixième extinction.
Depuis ce retour, cinq année ont passé. Pour investir le lieu abandonné que nous avions acheté, nous avons déroncé un champ, déruiné les habitats, aménagé, planté des arbres, des vivaces, des légumes et laissé s’ensauvager la prairie… Les formations ou les livres de potager sur sol vivant, de permaculture, d’agroécologie, de jardin punk ou de jardin-forêt ont été nos sources d’inspiration. La jungle aujourd’hui c’est notre jardin : il ressemble à un îlot de survie de nombreuses espèces. On apprend à les découvrir. Chaque jour, nous nous émerveillons de la qualité de cette vie en présence d’autres êtres vivants. On ne sait pas encore tous les identifier. Mais nous sommes devenus des cohabitants.

Dans ce jardin, nous avons répertorié 24 espèces d’oiseaux, 8 variétés de libellules, 6 de criquets et de sauterelles, 7 de papillons. J’aimerais aussi trouver le temps de fabriquer un herbier de plantes sauvages. Chaque jardinier pourrait réaliser un inventaire de biodiversité ordinaire, la biodiversité que l’on côtoie sans conscience.
J’ai récemment lu un petit livre qui m’a beaucoup inspiré sur ce thème. Dans « Renouer avec le vivant, tout commence au jardin », Aymeric Lazarin appelle a changer notre vision du jardin. Pour cela, il nous invite à observer pour réapprendre.
« En France, remarque-t-il, il y a 17 millions de propriétaires de jardins, soit 1 million d’hectares. C’est 4 fois la surface des réserves naturelles du pays. Il n’en tient qu’à chaque jardinier d’en faire un espace de biodiversité, de décloisonnement et de cohabitation entre les espèces ». Avec tous les êtres qui nous entourent, nous sommes embarqués dans la même galère : nous partageons une fragilité face à la brutalité du capitalisme et aux bouleversements en cours.
Pour y faire face « C’est une guerre affective qu’il faut mener. Se sentir concernés, rattachés. Ce n’est pas tant le climat ou la planète qu’il s’agit de sauver que notre attachement au monde », estime Vincent Vierzat, le youtubeur de la chaîne Partager c’est Sympa. Dans son film « Le Vivant qui se défend », il raconte qu’observer la nature l’a changé : « Je me suis mis à regarder mes luttes à hauteur de blaireau. Et à réaliser que si on gagne cinq ans sur un projet de construction, c’est la vie entière d’un blaireau qu’on a sauvée ».
Sans tomber dans les pièges du « sentiment de nature », cette sorte d’idéalisation naïve éprouvée par l’humanité devenue citadine, renouer avec le vivant c’est réapprendre à lire le monde et à l’aimer. Au-delà d’une approche utilitariste. Pour mieux le sauver. Et même si cela ne suffit pas, quelque part, réensauvager son jardin et se réensauvager soi-même, c’est un peu agir. Comme le dit Baptiste Morizot, la crise de la sensibilité au vivant fait partie des causes de la crise écologique. « Il y a là un enjeu politique », selon lui. « Celui de rendre intolérable le mépris de l’agriculture industrielle envers la faune des sols », ou les menaces anthropiques pesant sur la beauté des coraux.

« Ce droit à la beauté n’est pas juste une idée sympathique et mignonne. C’est une insurrection », considère Vincent Vierzat. « Elle nourrit notre révolte et nos attachements ». Vierzat a pris part à de nombreuses luttes contre des grands projets inutiles et il aime maintenant croire que ce sentiment d’attachement au monde vivant est révolutionnaire. Moi aussi. Mais parfois j’en doute. Ce vague sentiment fait-il vraiment Révolution ? Tout en participant à la conservation de la biodiversité, agir en cultivant sauvagement son jardin n’est-il pas un acte mineur, privilégié et individualiste, comme on nous le reproche parfois? (Lisez à ce sujet mon post précédent) Tout le monde peut-il, comme ce youtubeur écolo, se permettre de passer des heures à observer le vivant ?
En fait, il manque à son film (comme au livre de Lazarin) l’idée que l’on résume souvent par la fameuse phrase de Chico Mendes : « L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage ! ». Dans sa BD « la raison du plus simple », le dessinateur Vito ajoute cette sentence qui me convient : « L’écologie sans jardinage, c’est du vent ! ». Partisan de la simplicité volontaire, Vito met en avant des solutions concrètes et réalistes pour vivre dès aujourd’hui une sobriété radicale : autonomie, permaculture, paysannerie conviviale, low tech, vélorution, etc…
A la Bastardière, nous tentons de propager ces « utopies concrètes » qui font notre quotidien en ouvrant notre jardin autant que possible : nous organisons des partages de connaissances, des visites apprenantes, des stages, des accueils pédagogiques… Récemment, nous avons accueilli des collégiens et des lycéens. A entendre parler d’autonomie, d’écoconstruction et de low tech, l’un d’eux a demandé : « En fait, vous vous préparez à la guerre, non ? ». C’était difficile de lui répondre « à la guerre, non. Mais au monde d’après, certainement. Au tien, en fait : au monde radicalement sobre qui t’attend… »
En reconsidérant les coraux du Kuna Yala, je me dis qu’avant la sixième extinction, il nous faut d’urgence entamer ce 1er réensauvagement.
« renouer avec le vivant, tout commence au jardin », Aymeric Lazarin.
« Manière d’être vivant », Baptiste Morizot.
« Le vivant qui se défend », Vincent Vierzat : https://www.youtube.com/@PartagerCestSympa
« La raison du plus simple », Vito
aaaah mais il faut qu’on vienne vous voir ca fait trop longtemps ! J’adore ton post
Hola les amis ! Mais oui on vous attend ! Venez donc, ça nous ferait super plaisir ! Bises à vous tous